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Vieille ville
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Ensemble Historique

Vieille ville

Un labyrinthe chaulé serré sur une roche que la mer faillit laisser à l'état d'île, avec une fissure par laquelle la Méditerranée respire sous les maisons. Voici que voir dans la vieille ville de Peñíscola.

12 min d'audioVillage Fortifié

La vieille ville de Peñíscola s'élève sur un tombolo : une presqu'île rocheuse reliée à la terre ferme par un seul isthme de sable que les tempêtes finissaient par recouvrir, laissant le rocher isolé. De là vient son nom, du grec « Chersónesos » traduit en latin par « paene insula », presque une île. Ses remparts enferment quelque cinq hectares de rues en pente, de façades d'une chaux éblouissante et une poignée d'édifices qui résument huit siècles d'histoire. L'ensemble est classé Bien d'Intérêt Culturel, dans la catégorie Ensemble Historique, depuis le 26 octobre 1972.

Ce qui distingue ce labyrinthe n'est pas sa carte postale mais son acoustique. Sous le bourg, une fissure naturelle d'environ sept mètres ouverte par l'érosion marine relie les rues à l'eau : le Bufador. Les jours de tempête, la mer s'engouffre par la bouche inférieure et l'air comprimé ressort en soufflant par l'ouverture supérieure, en pleine rue. Un village qui s'entend de l'intérieur et qui possède, de surcroît, des sources d'eau douce dans la roche même.

À voir

  • Portal Fosc — Voûte coudée à 90 degrés qui laisse le passage aveugle sur quelques mètres
  • Calle Mayor — La montée pavée que descendent Tyrion et Varys dans 'Game of Thrones'
  • Église Santa María — Gothique primitif, agrandissement baroque de 1725-1739 et clocher de 1862
  • Casa de les Petxines — Façade entièrement revêtue de coquillages, achevée en 1961
  • El Bufador — La fissure de sept mètres par laquelle la mer mugit sous les rues

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Les géographes arabes l’appelaient Banáskula et la décrivaient comme une forteresse côtière avec des salines. En 1233, après plusieurs tentatives chrétiennes infructueuses, ses habitants musulmans négocièrent la reddition directement avec Jacques Ier, qui respecta leurs lois et leurs coutumes : une remise négociée, sans assaut, chose peu fréquente dans la conquête du royaume de Valence. Le 28 janvier 1251, le même roi octroya à Peñíscola sa charte de peuplement au for de Valence, et c’est avec elle que la ville que l’on parcourt aujourd’hui commença vraiment d’exister. Un siècle et demi plus tard, le 21 juillet 1411, arriva le Pape Luna et le village devint, dix-huit années durant, la capitale d’une obédience pontificale.

L’histoire secrète de la vieille ville de Peñíscola ne tient pas à un édifice précis mais à la superposition : la place maure livrée par pacte, la ville forale, le refuge du dernier pape du Schisme, le bourg marin et le plateau de cinéma cohabitent dans les mêmes rues sans que rien n’indique où finit une couche et où commence la suivante. Pour comprendre que voir dans la vieille ville de Peñíscola, il faut monter lentement, car l’architecture est ici pente, chaux et ombre courte ; l’audioguide EarGuide accompagne cette ascension étape par étape.

La porte coudée qui aveugle

Portal Fosc

Le parcours démarre à l’extérieur, sur l’esplanade devant la porte de pierre de taille du rempart Renaissance, face à la bouche sombre du passage. Le Portal Fosc n’est pas un arc mais un couloir : sa voûte intérieure tourne à quatre-vingt-dix degrés et donne accès à un corps de garde, si bien que celui qui entre perd la vue pendant quelques mètres avant de déboucher sur le blanc de la première rue. Le procédé est militaire — un assaillant qui franchit le passage se retrouve désorienté et exposé —, mais l’effet sur le visiteur d’aujourd’hui est purement sensoriel.

Le front de terre dans lequel elle s’ouvre fut élevé au XVIe siècle sous Philippe II, sur un projet de l’ingénieur Juan Bautista Antonelli. Il faut savoir que l’attribution du portail à Juan de Herrera, l’architecte de l’Escurial, circule beaucoup mais n’est pas documentée de façon concluante : certains auteurs la suggèrent en raison de l’air classicisant de la pierre, tandis que d’autres sources se bornent à le rattacher à l’intervention Renaissance liée à Antonelli.

En sortant de la pénombre, le sol se met à monter et ne cesse plus de le faire. C’est la première donnée réelle du lieu : on entre dans une forteresse qui est au fond presque une île, et la pente le rappelle à chaque pas. Ce que signifiait exactement vivre dans une enceinte classée Ensemble Historique en 1972 et habitée sans interruption depuis le XIIIe siècle, c’est ce que la narration commence à déployer ici.

La montée qui fut Valence et Meereen

Calle Mayor

À mi-pente de la calle Mayor, la rampe pavée se redresse entre des façades chaulées et l’éclat de la chaux à midi oblige à plisser les yeux. C’est une rue de voisins, avec le linge étendu et les pots de fleurs à leur place, et c’est en même temps l’un des décors de cinéma les plus reconnaissables de la côte méditerranéenne espagnole.

La séquence commence en 1956, quand Luis García Berlanga y tourna ‘Calabuch’, coproduction hispano-italienne sur un scientifique des fusées qui se cache dans un village côtier en paix ; Edmund Gwenn y tint son dernier rôle et le film remporta le prix de l’OCIC au festival de Venise. Elle se poursuit en 1961 avec ‘Le Cid’ d’Anthony Mann : Peñíscola tint le rôle de la Valence du XIe siècle parce que la ville réelle était déjà trop modernisée, et pendant trois mois des centaines d’ouvriers élevèrent des remparts de décor pour masquer les immeubles modernes. Le tournage s’étendit de novembre 1960 à avril 1961 et la bataille de Valence fut filmée sur ses plages avec 1 700 fantassins prêtés par l’armée espagnole, 500 cavaliers et 35 barques garnies de créneaux figurant la flotte maure.

Le dernier chapitre date de 2015. Entre la fin septembre et le début octobre, ‘Game of Thrones’ transforma la vieille ville en cité de Meereen pour sa sixième saison : quelque cinq cents personnes d’équipe et environ trois cents figurants, choisis parmi mille deux cents présélectionnés, tournèrent dans cette même montée, au Portal Fosc, sur la place de Santa María et au Parc d’Artillerie. Le village a intégré cette mémoire à son plan de rues d’une manière qui surprend presque tout le monde, et l’audioguide la raconte exactement là où elle s’est produite.

Santa María, la paroisse de deux papes

Plaça de Santa Maria

La calle Mayor débouche sur la place de Santa María, le point haut et social de l’enceinte, avec le portail de l’église en face et le clocher carré qui pointe au-dessus des toits. La paroisse fut commencée après la conquête en gothique primitif, entre les XIIIe et XVe siècles, et son histoire ultérieure se lit dans les coutures de l’édifice.

Au milieu du XVe siècle, elle brûla, et le pape Eugène IV accorda une indulgence plénière à qui donnerait pour sa reconstruction. Entre 1725 et 1739 elle fut agrandie et transformée en baroque ; le clocher que l’on voit aujourd’hui date de 1862. Son trésor paroissial conserve des pièces liées à Benoît XIII et à Clément VIII, les deux pontifes qui gouvernèrent depuis ce rocher jusqu’à ce que la renonciation du second, en 1429, mette fin au Grand Schisme d’Occident.

Peu d’églises de village concentrent une telle biographie : la forteresse musulmane remise par pacte en 1233, la ville fondée par charte royale en 1251 et le refuge d’un pape qui ne voulut pas renoncer. Comment ces trois histoires s’emboîtent dans un seul édifice, et ce qui subsiste réellement de chaque étape, est le fil que la narration suit sur la place.

Les coquillages payés en tabac

Casa de les Petxines

En descendant par les ruelles vers la face de la mer apparaît la façade la plus photographiée du village : la Casa de les Petxines, la maison aux coquillages, achevée en 1961 et entièrement revêtue de coquillages du cru. Entre eux s’ouvrent des fenêtres en arc brisé d’air arabisant et se distingue l’écu du Pape Luna. C’est toujours une habitation privée, elle ne se contemple donc que depuis la rue.

Derrière, il y a une histoire d’après-guerre avec des noms propres. Elle fut bâtie par un couple de Peñíscola, Timoteo Pau et Justa Mir Soria, qui tirait le diable par la queue avec ses trois enfants, Agustín, Gloria et Joaquín. Justa se mit à s’offrir aux premiers touristes comme guide improvisée pour ce qu’ils voudraient bien lui donner et devint ainsi la première guide touristique du village. Pour revêtir la façade, elle inventa un troc : elle se procurait du tabac et l’échangeait aux pêcheurs contre des coquillages de la zone, tandis que Timoteo les ramassait sur la plage après les tempêtes.

Le dénouement est cohérent avec le début : Justa finit par ouvrir la première boutique de souvenirs de Peñíscola, juste en face de chez elle. La carte postale la plus répétée de la vieille ville n’a été payée ni par un noble ni par un pape, mais par des paquets échangés coquillage après coquillage par une famille qui s’en est sortie en inventant le tourisme de son propre village. Les détails de ce troc comptent parmi les passages les plus appréciés de l’audioguide.

Le trou par lequel respire la mer

El Bufador

Le parcours s’achève dans la rue Bajada del Bufador, près du Portal de Sant Pere — la porte que le Pape Luna fit ouvrir au XVe siècle vers la face de la mer, l’une des trois seules entrées de l’enceinte —, où une rumeur sourde enfle à mesure que l’on descend. La source du son est une fissure naturelle d’environ sept mètres ouverte par l’érosion marine sous le bourg, coincée entre les maisons.

Son fonctionnement est simple et spectaculaire : les jours de tempête, l’eau s’engouffre par la bouche inférieure, envahie par la mer, et l’air comprimé ressort en soufflant et en éclaboussant par l’ouverture supérieure, en pleine rue. De là le nom, « bufador », celui qui souffle. Les chroniques locales racontent en outre que ce mugissement eut jadis un usage défensif : le rugissement de la mer sortant de la roche, entendu depuis l’extérieur des remparts, effrayait ceux qui songeaient à donner l’assaut, comme si le rocher lui-même grondait contre les attaquants.

Reste une dernière donnée qui explique pourquoi cette roche est habitée. Intra-muros, près de l’ermitage de Santa Ana, jaillit la Font de Dins, une source d’eau douce qui a approvisionné la population depuis des temps immémoriaux et qui canalise l’eau par un conduit voûté jusqu’à la Font de la Petxina et au lavoir au pied du bastion de Santa María ; jusqu’à douze résurgences ont été documentées sur le rocher. La mer partout et l’eau douce à l’intérieur : c’est l’équation sur laquelle la narration se referme face au Bufador.

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